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V pour Vendetta

James McTeigue
(19-20)

Le parfait croisement entre Fight club et 1984... peut-être même le film de la décennie. 1984 ? C'est effectivement un film de SF parce qu'il évoque un futur très proche, mais bien plus ancré dans la réalité d'aujourd'hui (quoique...) que le roman d'Orwell (rien, visuellement ne le différencie d'une oeuvre tourné avec 1 million de $ en poche), plutôt comme un miroir déformant, en tout les cas pas de la SF comme on l'entend habituellement. C'est également une oeuvre proche de la perfection, griffe, semble-t-il, des frères Wachowski (Matrix), qui est exactement entre le film hollywoodien (sa large diffusion, ses décors, un peu de baston, d'action, d'effet pyro... mais à petite dose) et le véritable film d'auteur, intellectuel, réflexif, raffiné, qui ose philosopher.
Le film est totalement ancré dans la réalité ; dans le contexte mondial, voir américain, actuel, il est hautement provocateur et borderline... L'histoire : dans l'Angleterre de Guy Fawkes, pays à la croisée de tous les chemins sur une mappemonde, à cheval entre l'Europe et les USA, géographiquement et politiquement, on évoque un régime totalitaire et ses nombreuses exactions. Les mensonges d'état et la désinformation officielle (USA), les camps d'internements (Guantanamo ainsi que les camps de concentration nazis, russes ou serbes), l'extrémisme politique sous couvert de mensonges (France), la main-mise sur les médias (Italie), la politique de la peur (partout, les présidents se sont fait réélire sur ce principe), la toute puissance du chef de l'état (style : un président qui se soustrait à la justice...), la répression policière (le 20ème siècle en est émaillé !), tout y passe, fondu dans un scénario bétonné.
Quelles solutions nous propose V ? Son message est on ne peut plus clair : c'est l'intelligence et la réflexion (liées à l'information et aux médias, que s'appropriera V) qui sont les principaux garants de notre liberté, de nos démocratie fragiles ; la réflexion sur la place de l'art (moyen d'expression interdit par la censure dans tout régime autoritaire) et son utilité première est à ce titre aussi originale que juste.
Et V est avant tout un personnage hors-norme : quand les flics et les politiciens sont des gens moroses et fort grossiers, V est poète, esthète, philosophe et érudit ; son visage est éternellement candide et perpétuellement souriant. Il est par ailleurs le fruit de ce régime totalitaire, sorti tout droit de l'enfer qu'ils ont eux-mêmes créé, une espèce de Monte Cristo moderne, un archange sans nom, sans identité, et dont le mystère restera entier, à juste titre. Il n'est pas plus un terroriste (définition étatique d'une violence dite illégitime car dirigée contre un gropuscule politique ; revoir à ce sujet Orange mécanique) que Gandhi ou Martin Luther King, pas plus que les résistants de la seconde guerre mondiale face à Hitler. D'autres y verront un anarchiste, surtout lors d'une séquence qui répond à une scène de Fight club (la "fabrication d'un(e) soldat de la liberté ; où quand il faut se battre pour pouvoir être libre) pourtant, avant d'être effectivement libertaire, il est un défenseur avoué de la démocratie.
Voilà pour tout le côté "intellectuel". Le scénario n'est pas en reste -passons sur la performance irréprochable des acteurs-, bondissant en Diable, on ne s'ennuie par une seconde, apportant régulièrement une pierre irremplacable à l'édifice filmique, explorant toutes les facettes de son sujet (plus la liberté que la vengeance, ce dernier étant un argument de vente pour Warner) ; halletant comme l'enquète policière qui sert de fil d'Arianne au portrait qui est brossé du personnage et de la société ; rebondissant quand aux surprises qu'il sait réserver, au ton libre qu'il arbore (éminemment satyrique) ; émouvant comme cette histoire d'amour aussi platonique qu'impossible, en filligramme, vibrante, ambigue comme le film et à fleur de peau ; enfin, grinçant et rentre-dedans, à l'image de ces policiers molestés par notre héros car obéissant à l'ordre qu'il réprouve, à l'image de ce prêtre bizarrement pédophile, à l'image de la fin de ce chef d'état, trahi par sa propre corruption.
N.B. : Comme rien en ce bas monde n'est absolument parfait, et surtout pas l'art, ce petit chef-d'oeuvre pêche par sa réalisation paresseuse, anodine, quelque peu en retrait par rapport à son sujet ; peut-être une volonté de son réalisateur de s'effacer...
Une oeuvre provocatrice comme il est rare d'en voir, certaines phrases résonnant étrangement ("les bâtisses que l'on abat peuvent changer la face du monde"), qui tire le signal d'alarme de nos sociétés au bord du chaos ; pas un appel au terrorisme (celui d'intégristes qui haïssent la liberté), mais un cri sensible et émouvant, un cri pour que les peuples à peu près libres que nous sommes se réveillent un peu plus souvent et ne laissent rien passer s'il ne veulent pas se lever un jour dans un monde où il est déjà trop tard... et qu'il faille en arriver là. Méditation.