Editorial
Filmographies
Le coin fantastique
Mail
Liens

 

Noé

Darren ARONOFSKY
(10-11)

Une fable écolo-morale qui en fait un peu trop... Tout d'abord le film met longtemps à trouver sa légitimité à travers le respect du matériau d'origine mais fini par construire sa propre légende dans ce même respect, pour finalement la mettre à mal à force de broder à la limite du raisonnable ; la dernière partie, dans l'arche, anéantie quelque peu le film. Reprenons : sorti d'une certaine impression d'assister à l'adaptation d'une pièce de théatre, à croire shakespearienne puisque déclamée et un rien pompeuse, le film forge une légende éternelle, sa propre légende, et délivre un message universel : le combat contre le mal inhérent à l'espèce humaine, mal qui le ronge et ronge la création divine, la Terre. Pour se faire l'équipe nous propose un vrai grand spectacle, assumé et justement mesuré, aux effets somptueux (les animaux, les veilleurs qui nous rappellent la légende des golems), mais un spectacle orchestré par un artiste dont on sent la griffe ; couleurs très portées sur le gris, très pâles, plans majestueux et efficaces, le tout enrobé par la musique absolument divine, hypnotique et géniale de Clint Mansell (qui n'est pas sans nous rappeller sa partition sur The fountain), à elle seule un chef-d'oeuvre. Le film, donc, tisse une intrigue qui fait son chemin, légitime des ajouts rarement superflus (Mathusalem et ses baies...), toujours mus par un thème précis ou une idée, se voulant même assez techniques en matière de développement de l'intrigue (l'histoire de la construction de l'arche, les thématiques autour de la maternité / la reproduction, le peuple en représentant du mal incarné...) et s'achève dans une apothéose d'effets spéciaux absolument magnifiques. L'homme s'autodétruit et se voit moralement et physiquement puni : le film est une métaphore accessible tant aux croyants qu'aux athées, images et thématiques venant nous rappeller le sort actuel de notre pauvre planète. Achevé ? Non : et c'est là que le film se perd. Car il prend suffisamment de liberté pour devenir franchement délirant, l'inventivité du scénario faisant que le film se mord la queue, ne se bornant plus à épaissir les détails du récit originel mais partant sur un délire absurde, étayant l'oeuvre d'une dramaturgie évènementielle ahurisante (le passager clandestin de l'arche, le canot de sauvetage, voir tout le foin autour de ces tensions familiales, pourtant au centre de l'intrigue) où Noé devient le Grand Inquisiteur (après avoir joué un temps les Rambo), une espèce de fou de Dieu que celui-ci met au défi, un altruiste primaire, tyran à ses heures, père-la-justice et assassin. La fin est atrocement allongée, presque interminable et, si l'on comprend l'intention première (Noé est l'esclave de Dieu, il cherche à faire le Bien sans se soucier de son propre intéret), je ne suis jamais parvenu à adhérer à ses propos, à retomber sur les pattes du message biblique. Pour terminer il m'a paru clair que Aronofsky a plus joué sur l'efficacité,à tous les niveaux, sa réalisation reste moins fine que d'habitude, un ton en dessous, les caméras à l'épaule -par exemple- sont à mon sens mal usitées ; et sans aucun doute trop démonstratif dans la dernière partie, scénaristiquement parlant. Non mais : un passager clandestin dans l'arche !!!

 

La critique des internautes
 

J'aimerais te faire partager non une critique véritable du film Noé mais un commentaire simple et personnel sur les intentions à mon sens du réalisateur. Je te trouve assez dur quand tu dis "une fable écolo morale qui en fait trop".
En effet, je vais d'abord parler des défauts du film mais qui n'en sont pas véritablement car sur un sujet biblique universel comme celui là pour attirer les profanes et tous les genres à travers le format d'un blockbuster et tous ses codes inhérents, je suis assez indulgent avec l’atmosphère "cataclysmique" similaires presque au film avec Denzel Washington sur le livre de la Bible justement, l'aspect donc de science fiction au début, les répétitions des rêves, les dialogues répétitifs sur le Mal car dans la globalité, ils servent à préparer le spectateur déjà au Déluge mais aussi à l'explication centrale de Noé dans l'Arche à sa famille qui sert de tronc au film sur la Création, qu'il tient de son père qui lui même le tenait du sien jusqu'à Adam. C'est un sujet Biblique et le réalisateur le traite avec respect, sérieux et honnêteté je dirais, car non seulement il le retranscrit dans une Histoire linéaire par rapport au parcours de Notre Histoire et à sa modernité mais également il a agi presque comme un exégète car il en livre une interprétation spirituelle sur le Mal et ses effets à la fois sur la Nature mais aussi sur la Nature Humaine. A partir du départ de Noé jusqu’à la montagne de Mathusalem, tous les dialogues (Je l'ai vu en français, c'est dommage mais j’espère que c’était fidèle au dialogue original) sont des clefs sur les combats intérieurs des héros, Noé, le Roi et Cham. La très belle scène ou le Roi offre l'arme au fils de Noé Cham qu'il reconnait comme sien face au père, Noé qui ne reconnait pas à son fils sa légitimité d'homme en est l'illustration. Tout le film, Déluge, Arche et Résurrection coule de cette scène.
La rivalité des pères/Dieux : Le Roi invoque sans cesse Dieu/Créateur comme étant lui à son image et donc comme lui peut détruire : L'hubris des tragédie grecques.
La rivalité Père/Fils comme Dieu/Fils d'ailleurs entre Noé et Cham en est l'illustration, Cham est un ainé effacé et obéissant à la première image du film, il a peur écoute son père avec déférence et en silence, contrairement à son frère, audacieux et fonceur qui pose des questions par la suite et réclame même de partir avec son père voir Mathusalem.
Cela reproduit exactement la marque de Cain qui est cité et montré bien une dizaine de fois dans le film dans de très beaux plans en ombres japonaises (je ne sais pas si c'est le terme exact) qui m'ont fait pensé au début de Dracula de Coppola, les prémices du cinéma en référence aux prémices de l'Humanité. Rivalité des 2 frères comme revole envers le père créateur mises au même plan que la révolte des humains envers Dieu et la Terre mère/Nature, suivant la foi ou les croyances de chacun, c'est cela à mon sens la force du film et sa valeur. Il insiste sur la culpabilité judeo chrétienne tout le long du film, à travers les dialogues qui peuvent être redondants du début,les longues scènes de guerre, de massacres d'hommes et d'animaux qui sont audacieux car il met en parallèle un certain cannibalisme originel avec la viande qui est mangée jusqu’à nos jours: les humains étant parqués et dévorés comme les animaux dans les scènes dans la foret et le discours de Noé sur l'animal traqué du début.
A travers les codes d'un scenario épuré jusqu’à la simplicité, le réalisateur s'est servi d'un choix judicieux de mots et d'images pour faire passer un beau message profond et c'est cela que j'aimerais te faire partager car le Déluge est un mythe universel, Russel Crowe et Jennifer Connelly sont montrés comme la continuité de Adam et Eve, le père et la mère universel (dialogue du film explicite dessus) en continuité avec Abraham et Sarah et je dirai même Moise et Jésus avec le meurtre de l’égyptien, l'enfant retrouvé et le sacrifice qu'il est prêt à faire pour racheter le péché des hommes. Le péché est bien représenté, le serpent vert tentateur qui rampe, la pomme rouge qui fait écho aux baies rouges de Mathusalem qui l’évoque 3 fois dans le film avant de la trouver, unique. Les baies étant un moyen nécessaire comme la Pomme de savoir qui on est réellement en chacun de nous, il se trouve en quelque sorte. As tu remarqué que le serpent mut et laisse sa peau qui sera la relique d'Adam jusqu’à Noé qui la porte de l'index jusqu'au bras qui est l’écho explicite du Taleth, rituel judaïque de l'union du peuple juif avec Dieu?
Le réalisateur est très fin et intelligent car il dépasse le simple stade de faute et châtiment pour livrer un message plus subtil sur le Mal qui est l'expression dans l’excès
des passions humaines : Noé le dit "le désir de Sem, l’impétuosité de Cham et le coté qui cherche à plaire de Javeth" avec la méchanceté des hommes. Le film montre le long processus à travers le parcours de Noé, Le Roi et Cham pour la maitrise de leurs passions et émotions. L'artifice du Roi dans l'Arche n'est que un écho nécessaire pour montrer le vers dans la Pomme, Le Mal refoulé dans l'humain qui est In Conscient, n'en a pas conscience et ne le voit pas, Noé s'est livré à l'Hubris, orgueilleux et méchant, tyrannique avec sa famille comme l'est le Roi avec son peuple. D'ailleurs ils se ressemblent à la fin après les neuf mois de Déluge en écho avec la gestation de Emily Watson, Ila (j’espère que je n'ai pas écorchè son prénom.) Les pulsions sont là, présente dans l'humain comme dans la Terre et l'univers mais il n'est que le résultat de ce qu'on en est ou fait, le libre arbitre.
Jusqu'au bout Noé a le choix cornélien sacrifier à son Dieu, sacrifier sa famille, se sacrifier en somme, le meurtre comme la marque de Cain étant soit en porter le poids soit accepter l'erreur, l’échec puis pardonner et réparer, les pleurs de Noé envers Cham qui s'en va à la fin en sont l'exemple. Cham est le personnage le plus intéressant du film car le plus universel et identitaire pour le spectateur. D'un enfant doux et effacé à un adolescent torturé, frustré et révolté, il a le choix soit aller dans le camp du double père, celui dans l’excès et la libre expression des désirs inassouvis cf scène de l'arme, entretien en secret du Roi dans l'Arche qui ne sont que des symboles des passions refoulés à la fois chez Noé et Cham mais de tous les personnages du film comme ceux de l'Humanité. Cham est impuissant, faible, lâche d'une certaine manière par impétuosité et irritabilité comme le souligne Noé à sa femme mais celle ci lui rétorque que la grâce est présente chez tous, Cham est aussi bon et intègre comme elle le précise à Noé. Cham contemple ses passions à travers son double père maléfique, celui ci lui dit bien, il crève d'envie de se venger et de tuer son père qui a laissé mourir sa compagne "innocente et sans méchanceté. Mais le père et le fils sont bons et d'une certaine manière ont déjà choisi la voie du Bien, de l'Amour car leurs actes le reflètent tout au long du film.
Noé par sa Foi combat le Mal/Le Roi et permets au fils de le tuer en tuant le Mal qui le sait car le Roi a reconnu "son" fils à travers Cham et lui dit "Ça y est tu es devenu un homme". La maitrise des passions à travers le mythe Oedipien en un seul plan, c'est assez fort mais non surprenant de la part de l'auteur de Pi, Requiem for a dream et The Fountain.
La catastrophe du Déluge épuré et nécessaire par le Pardon et la catharsis de Cham qui sauve son père en tuant le Roi, Mal nécessaire et indispensable pour devenir un Homme aux yeux de son père mais de l'humanité. Voie nécessaire de Cham car il n'a pas de femme pour le compléter à l'instar de Sem et donc non reconnu doublement par son père. Noé ne peut donc tuer les jumelles car Cham l'a aidé à éliminer le Mal et à mieux voir ce qu'il est et a été dans ses actes antérieurs dans l'Arche. En écho à la Trinité, Noé, Le Roi, Cham comme celle Créateur/Noé/Cham et Créateur/Roi/Cham. Il y a les personnages féminins, la femme de Noé qui est une nouvelle Eve, en effet, elle est la mère, la femme et elle maitrise la Terre et les onguents, elle connait les secrets de la Nature mais aussi le cœur des hommes car elle devine ceux de sa famille. Elle est solide et active, elle agit en guerrière même à la fois dans l'Arche pour sauver sa famille du Mal et aider Noé à ouvrir les yeux sur ce qu'il est mais aussi à invoquer Mathusalem en allant seule délibérément lui réclamer de l'aide. Sans son action de pivot, la Résurrection ne peut avoir lieu à la fois comme fin du Déluge et Catharsis mais aussi comme miracle de vie par la naissance des jumelles. Qui font bien écho aux 2 femmes manquantes de Javeth et Sem, nécessaires pour repeupler la Terre. Le personnage de Ila est à sa manière le pendant féminin de Cham, d'ailleurs dans ses dialogues, elle parle plus souvent de Cham que de son propre compagnon. Elle le cherche deux fois dans le film d'ailleurs, d'abord du regard dans la première partie du film quand elle dit à Noé qu'il n'a pas de femme puis part dans la foret à sa recherche, Foret étant le repaire du Mal ou elle se trouvera
puisqu'elle sera bénie de Mathusalem/Adam/Créateur et se trouvera comme Femme et Mère créatrice de vie, elle étant inféconde et ne faisant pas partie du clan patriarcal de Noé. En mettant au monde ses filles, elle se révèle elle aussi comme Nouvelle Eve reprenant le flambeau de la Matrice nécessaire à tout clan patriarcal,le réalisateur connait bien la Bible qui dit "la main sur le berceau gouverne le Monde", elle porte ses enfants dans chaque main et elle demande à les endormir pour ne pas voir le Mal et laisser l’innocence loin de la méchanceté, l’innocence et la méchanceté sont évoqués par 2 fois dans le film, Noé et Cham justement avec sa compagne quand il tue le Roi. Mais Ila/Emily Watson devient aussi l’incarnation à mon sens de la Nature/Terre Mère de Création et témoin des Hommes en disant à Noé de commettre son crime mais de le "faire vite". Elle insiste même 2 fois dessus. Jésus dit la même chose à Judas dans la Cène, Va mais fais le vite. Le libre arbitre des hommes ici est l'illustration, La Nature comme Matrice se donne et les Hommes ont le choix même expurgé du Mal, celui là est présent dans la Nature humaine sous la forme des émotions et du choix dans les actes, étant vaincu et dompté, il peut toujours tenter dans les actes d'amour et en conscience: l'Enfer est pavé de bonnes intentions, une bonne intention peut se muer en acte maléfique. D'ailleurs son prénom m'a fait penser au prénom Elle, Ella qui signifie "celle qui est là" ou Leila "nuit noire", jolie symbole de la Matrice.
Enfin je finirai sur l'infortunée compagne de Cham qui est sacrifiée comme une Rebelle, elle fait partie des ennemies, elle est brune en contradiction avec la blondeur de Ila ou le foncé clairsemé des cheveux de la mère de Cham et elle périe comme la proie de son propre clan qui la piétine, piégée par l'airain de la méchanceté des hommes et abandonnée de Noé. Elle est mise au même plan que le Roi et les victimes du Déluge, à la fois innocente et prisonnière des démons libérés par l’excès des humains. Sacrifice nécessaire pour la Résurrection dans un Nouveau Monde comme le dit Sem qui veut d'ailleurs fuir aussi sur un canot qui n'est pas ridicule à mon sens bien au contraire, en le brulant Noé commence son travail de Catharsis, il libère sa colère devant un acte de son fils qui aurait été la conséquence de sa rigidité. Le couple Sem/ Ila est clairement le flambeau du Nouveau Monde en écho à l'ancien Noé et sa femme. L'eau du déluge nettoie, le feu détruit comme le dit Noé en soulignant la prophétie d'Enoch. Le feu est la vie, il est la lumière et la création mais à l’excès il détruit la Vie et la Création. D'ailleurs, le choc provoque l'accouchement d'Ila.
Voilà, j'ai trouvé que c’était un beau film respectueux dans son message et le propos de ce réalisateur, la mise en scène est à la fois, à mes yeux, sobre et quand il utilise les effets de camera à l’épaule surtout au début, c'est peut être maladroit pour la cohérence mais cela souligne à mon sens les égarements et le processus de recherche de l’état d’âme des personnages. D'ailleurs j'avais trouvé que la scène de nuit sous la tente au pied de la montagne faisait clairement studio ou effets rajoutés comme l'attaque des veilleurs mais dans la globalité, je suis indulgent avec le coté primal et primaire de cette première partie. Les Veilleurs sont intéressants et font écho aux humains prisonniers de la marque de Caïn, du Mal qu'ils ont libéré et crée, Noé la porte d'ailleurs après le meurtre du Roi et avant de vouloir répéter celui sur les jumelles, faisant écho à 10 générations de guerre et de passions déchainées qui ont détruit la planète. En demandant pardon de faillir à leurs missions, étant enchainant contre les hommes à les tuer et répondant la Haine face à la Haine, ils s’allègent et sont rappelés permettant au Déluge de faire son œuvre. Leur tache est accomplie.

Voilà, j'ai trouvé que le réalisateur s'en est bien sorti sur un sujet délicat et ardu et à travers les codes d'un blockbuster, il a su faire un film très personnel à travers ce sujet.
Je comprends les critiques qu'il peut susciter car si on le prend pour un simple divertissement, qu'il est aussi, on peut le trouver redondant et simpliste, voire confus et incohérent. Je pense que ce film a les mêmes qualités et défauts d'un "Agora" de Alejandro Amenabar, sujet magnifique et ambitieux et à vouloir toucher tous les publics et etre le plus lisible et simple possible peut dérouter. Mais à l'analyse et dans sa globalité et profondeur, sait être beau et touchant, c'est le principal.

NOTE : -/20

David