Black
Swan |
(17-18) |
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Vivre son rôle et (enfin) sa vie pleinement...
voici donc un véritable film miroir où les très nombreuses
surfaces réfléchissantes du décor sont les reflets
de l'âme de notre héroïne, un personnage que l'on va
suivre dans sa plus profonde intimité. L'âme en opposition
au "paraître" ; la vie en opposition au rôle. C'est
au travers d'un univers glacial et étouffant que va nous emmener
Aronofsky, un peu en extension à son dernier film, The wrestler
: le réalisateur va travailler sur les corps, les chairs, les coups.
Ici tout sent le renfermé, la sueur, la douleur, l'artifice, la
mise en scène, on n'y voit jamais le ciel, le soleil, les personnages
restent cloitrés à l'intérieur (d'eux-mêmes
?), dans des immeubles qui ne sont que des sanctuaires sans fenêtre,
sans vue sur l'extérieur, aux plafonds immaculés et dont
les éclairages resteront baroquement artificiels ; on y étouffe
et on y meurt. Chaque décor, chaque costume n'est que noir ou blanc,
les opposés par excellence, comme les cygnes du fameux lac mais
surtout comme l'âme humaine. L'auteur explore le milieu du ballet,
celui du travail astreignant sur le corps justement, le corps mais également
l'esprit, celui qui doit dominer ce même tas de chair pour le porter
au sommet de la pyramide artistique ; un corps meurtri, blessé,
saignant, fatigué, se rebellant alors qu'il n'est ici qu'un simple
et vulgaire instrument de travail. Le ballet, cet espace camisollé
où tout n'est que jeux de pouvoir et compétition, parfois
jusqu'à la mort. On évoque donc ce milieu froid et rude,
mais comme simple toile de fond qui colle parfaitement au thème
du film, et on y filme les visages au plus près (comme des miroirs,
eux aussi, de l'esprit des personnages) lorsque s'arrêtent les scènes
de danse (et encore...), scènes où la caméra se met
à danser et à nous transporter comme pour nous signifier
qu'à ce moment le travail sur le corps se transfère sur
l'âme dans un tourbillon qui nous entraine irrémédiablement.
Aronofsky nous livre un travail ciselé, pointu, brillant et douloureux.
Mais le véritable thème, je vous l'ai dit en introduction,
est ailleurs : ce n'est pas tant la réussite qui importe le scénariste
que l'accomplissement du "moi". Car tout part d'une mère
castratrice et infantilisante qui rêve pour sa fille de ce qu'elle
n'a pu atteindre à cause d'une sombre histoire de cul (car aucun
homme n'y est jamais évoqué...). Castratrice ? Les portes
que l'on ne peut fermer à clef, élimant la frontière
de l'intimité (sublimement implosée lors de la scène
de masturbation), ont très certainement une signification dans
la mythologie freudienne... De cette mère nait une fille hautement
frustrée et asexuée, naïve et fondamentalement bonne
qui va se découvrir, se révéler, laisser sortir dans
l'excès le mal, le désir qui étaient enfouis en elle
(le personnage de Cassel en est le révélateur) et qui n'est
autre que la nature humaine dans son entièreté, laisser
transparaitre sans doute l'adulte et la conscience, l'âme reprenant
le dessus jusqu'à en toucher le physique (la transformation, les
mutilations très douloureuses, le sang) et les jeux de miroirs
montrant ce que la désormais femme n'avait pu voir auparavant.
Il y a sans doute quelque chose de Carrie chez Nina... Et d'ailleurs le
film ne serait pas complètement réussi sans la prestation
exceptionnelle de Natalie Portman, troublante et habitée, très
marquée par son rôle tout comme ce personnage qui est tout
simplement possédé par son double, l'actrice, obsédé
par une perfection que l'on ne peut atteindre qu'au prix d'un sacrifice
: celui de sa vie. Plutôt qu'une allégorie sur la vie on
peut n'y voir qu'une actrice qui se fond corps et âme à son
personnage fictionnel, se métamorphose pour se fondre à
son rôle, évolue au plus profond d'elle-même pour devenir
le personnage qu'elle incarne, même si cela limite la vision de
ce film touffu et brillant de bout en bout ; un hommage jusqu'au-boutiste
au métier de la scène. Ce film est charnel, comme les premières
oeuvres du réalisateur, intimiste et voyeuriste, la musique se
fond à merveille avec l'oeuvre du compositeur russe et semble s'amuser
avec nos émotions... Et dire qu'il a fallu 80 ans pour que la divine
musique de Tchaikovski ne soit plus associée systématiquement
à l'imagerie cinématographique de Dracula !!! |