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EDITORIAL de février 2013

Le cinéma ADORE les classifications diverses et variées : qu'il est bon de classifier, mettre dans des cases ces oeuvres artistiques afin de les contrôler un minimum, qu'il est rassurant de mettre des noms au-delà de ces titres abstraits... une forme de ségrégation intellectuelle ? Oui : très clairement ! Sectionnons, chers (ères) lecteurs (trices), sectionnons : entre la multitude de genre qui veulent absolument tout et ne rien dire, la censure qui catégorise arbitrairement, les diverses fiertés nationales et les films qui jouent à qui pisse le plus loin, les spectateurs se retrouvent bien souvent face à des carrefours cinématographiques abscons et pas forcément pertinents, truffés de panneaux de signalisation diverses destinés à les aiguiller, les inciter, les obliger... à ne pas faire montre de curiosité ? Je le crains...

La première classification que l'on donne au film, en tout les cas la première qui me vient en tête, reste le "genre" auquel il appartient ; je n'en dresserai fort heureusement pas une liste ici mais sachez que, grosso modo, il y a une cinquantaine de genres majeurs et qu'en terme de sous-genres la "comédie" en est dotés d'une dizaine et le cinéma fantastique d'une foultitude. Pourtant il semble clair que chaque film échappe au genre qui essaie de le contenir, qu'on lui a attribué arbitrairement : car un film d'horreur se veut horrifique (c'est-à-dire qu'il fout globalement la trouille à celui qui le regarde... ou tout du moins essaie) mais n'est pas forcément exempt de jouer également sur le registre de la comédie (horrifique, donc), le drame (ben oui : ceux de Myers, Krueger et autres Vorheees ; "c'est pas leur faute Mr le juge"...), mais peut être tout aussi historique, policier au autre. Un drame peut frôler l'horreur : ce qui est réaliste n'est-il pas ce qui peut nous effrayer le plus ? A ce titre, un simple exemple : Vendredi 13, premier du nom ; tout le monde accepte sans contester l'appelation "film d'horreur" mais ceux qui l'on vu savent que : 1/ de fantastique il n'est jamais question. 2/ l'identité du tueur apparente le film à un policier, ou plutôt un thriller. 3/ même s'il est excessivement gore, il reste réaliste et pourrait très bien être un drame 4/ en cherchant la petite bête je dirais même que ce film est clairement un "revenge movie". Bref : ces classements visent surtout à pré-mâcher le travail du spectateur potentiel, angoissé devant le choix du film à voir ; attirer les fans d'un genre et repousser les autres, leur ôtant toute curiosité potentielle...

Je ne vais pas écrire une nouvelle pléthore sur la censure insidieuse qui existe en France mais je vais quand même y revenir un instant : on classe les films, cette fois aussi, dans un but évident : mettre en garde les adultes quand au contenu d'une oeuvre qu'ils n'ont pas vu ; sauf qu'en France ça reste très opaque puisque, plus que les raisons invoquées (contrairement aux USA où la censure est plus pédagogique et accompagnée d'un texte explicatif), seul l'interdit ressort de cette classification . Et le DVD de sortir... Donc : ces interdictions stricto sensus ne laissent guère la place au libre arbitre. Otant aux parents leur rôle primordial, à savoir celui d'éduquer, étant donc libre de juger que leur enfant de 11 ans et 10 mois est à même de voir une oeuvre interdite aux moins de 12 ans pour cause de "langage ordurier". Tout comme le fait si bien le système US : le classement "R" permet aux accompagnateurs adultes (sic !) de se faire une opinion sur le film d'après à la fois sa classification, mais également les raisons de cette classification, et de permettre à un adolescent de voir ou pas le film ; il n'y a pas d'interdiction autre aux USA : de simples degrés d'avertissements concernant les films déconseillés (PG-13) ou peu conseillés aux enfants de moins de 13 ans (PG). Au cas par cas et non pas en prenant la décision à la place d'adultes légalement responsables, décision émanant d'un obscur organisme représenté par une poignée de personnes et dont l'opinion n'est pas forcément représentative de celle de millions de parents spectateurs.

Il y a une autre catégorisation qui apparaît toujours en bonne position dans les fiches techniques mais tend, non pas à disparaître, mais à être brouillée : les nationalités. Outre le fait que mettre une nationalité sur un film est extrêmement suggestive (combien de films produits par les USA, réalisés, écrits ou interprétés par des non- américains ?) : en clair la nationalité d'un film correspond à la couleur de l'argent et non pas aux divers talents qui le régissent. Le cinéma s'internationalise de plus en plus, les co-productions sont légions. Mais il reste que le film possède toujours une "nationalité officielle" qui constitue une espèce de classification. Explications : une fois la "couleur" annoncée, voici les préjugés des spectateurs qui ressurgissent : untel refusera de voir un film pondu par ces envahisseurs-globalisateurs-hollywoodiens d'américains, untel ne cherchera pas plus loin après avoir vu que le film affiche une nationalité roumaine, chilienne, russe ou suédoise (même si ces pays s'ouvrent à un ciné plus mondialisé), un autre n'ira pas foncièrement voir un film étranger (la plupart étant sous-titré aux USA par exemple). Alors à qui s'adresse cette classification ? Aux professionnels du secteur qui jaugent de la bonne ou mauvaise santé annuel du cinéma national (voir les déclarationsdu CNC à propos des diverses parts de marché) ? Faudrait-il éviter de mettre en avant la nationalité d'un film afin de donner plus de chance aux oeuvres de l'autre bout du monde (ou de l'autre bout de l'Europe) ? Le problème c'est que les distributeurs ne participent pas tellement à cette diversité, globalement, et il suffit de voir les différents classements des films ayant le mieux fonctionné, même en France où le problème est un peu moindre qu'ailleurs, pour se rendre compte que les cinémas américains et français font le gros du marché mondial, à grand renfort de copies, et mettent déjà à mal l'éventuelle curiosité des spectateurs potentiels.

Dernière donné, plus suggestive mais également très présente : la taille du film. De vrais luttes s'organisent : Hollywood Vs Indies ; Séries A Vs séries B voir Z ; Films meanstreams Vs cinéma Bis. Là aussi les spectateurs sont insidieusement aiguillés : entre le film propre sur lui que l'on va voir en famille pour se détendre, les films soit-disant intelligents que l'on va voir pour ne pas mourir bête, un cinéma plus "adolescent" qui ne plaira pas forcément à papy / mamy, les films qui caressent le spectateur dans le sens du poil, les films engagés, ceux qui ne cherchent pas à plaire mais à être eux-même, les séries B qui se basent plus sur l'efficacité que sur l'originalité, les oeuvres a priori choquantes à ne pas mettre devant tout les yeux...etc. Les publicitaires sont très forts pour driver les masses, viser clairement des publics cibles, les distributeurs aussi, surtout quand il s'agit de jauger la prise de risque : tout ceci sert finalement à mettre ces mêmes spectateurs dans des cases bien précises afin de leur proposer des produits ciblés qui vont les attirer en salles au fil des ans, des modes, réfutant leur éclectisme, leurs différences, rejetant leur curiosité naturelle autant qu'intellectuelle. Et le combat entre intello & masse populaire, jeunes & vieux, cinéphiles & consommateurs téléphages de se poursuivre ad vitam aeternam...

Conclusion : il y a tant d'autres catégorisations dans le cinéma (l'âge du film, la réputation d'un réalisateur, la durée..etc), mais en bon cinéphile que je suis -je l'espère en tout cas- j'ai grandement envie de taper dans la fourmilière, de désorganiser anarchiquement ces jolis rangements formels, bien souvent hideux et réducteurs, de toutes façons stigmatisantes qui, s'ils rassurent nombre de spectateurs, les abrutissent plus qu'ils ne les aiguillent, leur dictent leurs affinités et leur enlèvent toutes envies de creuser, de se laisser surprendre, de découvrir les différences et par conséquent la richesse d'un cinéma mondial qui, finalement, n'est globalement fait que d'images et de sons, quoiqu'il arrive, munis d'un scénario, d'un réalisateur, d'acteurs et d'un staff technique... Fuck ! J'aime le Cinéma avec un grand "C" et je refuse de m'arrêter à ces considérations primaires qui m'ôteraient tout jugement personnel avant même de pouvoir juger par moi-même de la qualité d'une oeuvre. Je me refuse à cautionner toutes discriminations envers un art riche de diversité... même si la tentation est grande : écoeuré par la comédie française meanstream, j'ai de plus en plus de mal à regarder ce type de film, me basant sur moults déception passées, les parcours sans heurts de certains comédiens ou réalisateurs, la taille du film en question... difficile d'être curieux dans ces conditions, dans la mesure où il n'y a parfois rien à découvrir... Mais dans l'histoire il faut bien être conscient que le produit est moins le film que le spectateur lui-même...