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EDITORIAL d' AOUT 2012

Cet édito fait directement suite -comme promis et parce que cela a été demandé massivement !- à celui de juin dernier : je prolonge donc mon discours sur la critique ciné. Après avoir abordé un aspect assez généraliste de cet art littéraire (le ressenti & l'analyse) je vais donc aller de l'avant et fouiller les différents aspects techniques qu'il faut impérativement garder en tête, sans en omettre aucun, et connaitre sur le bout des doigts afin de comprendre l'effet que l'oeuvre venant d'être visionnée nous procure. Il va nous falloir tout simplement disséquer analytiquement une oeuvre de cinéma, en posséder tous les ingrédients et les décortiquer au mieux afin d'être, comme je le disais en juin, le plus proche possible de l'objectivité. Voici donc le manuel suggestif du "parfait" petit critique de cinéma : à compléter avec les ouvrages précédemment cités en référence (Cf. édito de juin), cet édito n'ayant pour but que de débroussailler le sujet et donner des pistes de recherche.

Cine-directors méritant bien son nom, commençons par la réalisation : Une fois de plus il y a plusieurs angles d'approche : pour certains une bonne réalisation est celle que l'on ne remarque pas sur le coup et qui nécessite moults visionnages pour en comprendre les rouages. Pour d'autres c'est exactement le contraire : un bon réalisateur est un réalisateur qui expose son art puisque le cinéma est par essence un art visuel. Toute la différence entre subtilité ou pas. Ni l'une ni l'autre n'étant à privilégier : pourtant je vous conseille de partir non pas d'un film pour vous exercer mais bel et bien d'une simple scène, voir d'un simple plan ; se poser la question du cadre est essentiel si l'on veut aborder objectivement la notion de réalisation, même si tout n'est pas lié à cela. Voici donc les bonnes questions à se poser : Pourquoi la caméra se trouve-t-elle dans cette position (plan américain, close up, plongée...etc) ? Pourquoi est-elle fixe, en mouvement, et pourquoi tel ou tel mouvement (traveling, panoramique, avant, latéral...) ? Comme s'organise le plan intrésèquement, la place des personnages, du décor ? Et puis on sortira peu à peu du cadre stricto sensus du plan pour analyser le passage d'un plan à un autre : les champs / contre-champs par exemple. Un exemple parlant : quand on filme un personnage principal celui-ci peut être cadré légèrement en biais alors que les autres personnages sont quasiment filmés de face pour que le spectateur se sente impliqué, presque regardé. Même travail en passant d'une séquence à une autre.
Dit comme cela il faudrait faire une pause sur image à chaque changement de plan : pourtant avec l'habitude on remarque en une fraction de seconde tous ces petits détails de la réalisation et on les analyse aussitôt. Si le réalisateur est réellement doué et a coeur de montrer une oeuvre aboutie sur le plan formel, sachez que rien n'est vraiment innocent. Pas besoin d'une caméra qui virevolte sans raison pour être un bon réalisateur : en l'espace de trois plans on peut faire basculer tout le sens d'un film ! Le film se doit également d'être lisible et ne pas avoir été réalisé sur le banc de montage avec des mètres et des mètres de pellicules à dispo afin d'en mettre plein la vue en omettant d'y mettre du sens (voir les oeuvres de M. Bay !). Selon moi il y a 2 cas d'école en terme de réalisation : l'artiste visuel qui joue énormément avec le placement de ses caméras, les angles de prises de vue et leur signification profonde (Hitchcock, Fincher, O. Welles), et le "peintre" qui s'occupe de placer un maximum d'indice à l'intérieur de son plan, qui les travaille tel un artiste du pinceau (je pense tout particulièrement à G. Lucas) ; au milieu vous avez une foule de plus ou moins bons faiseurs qui s'intéressent à filmer mais pas assez souvent à penser... Quoiqu'il en soit l'impression générale qui doit se dégager d'un film doit être celle d'une grande fluidité, à vous de déterminer à quoi celle-ci est dûe : cette impression découle en partie de la réalisation ; pour l'autre, il s'agit du montage ou du scénario.

Le scénario : à ne pas confondre avec l'histoire, qui elle nous touchera plus ou moins en fonction de son développement, justement, scénaristique. Simplet, fouillé, intelligent, documenté, creux, rebondissant, redondant, original, déjà vu... feront partis des adjectifs que vous emploierez à la vue et à l'écoute d'un film ; la façon dont est traitée l'histoire reste un aspect central de l'oeuvre : H. Hawk ayant coutume de dire qu'il n'y avait pas de bon film sans bon scénario... ce à quoi je répondrai qu'Evil dead 1 & 2 sont de très bons films sans l'ombre d'un scénario mais où la réalisation prend le pas sur l'écriture. Bref : la première question à se poser est à mon sens celle de l'originalité, qualité première du film. Et là, pas de mystère : si vous avez vu 150 films ou 7 500, votre objectivité ne peut être la même... donc vous savez ce qui vous reste à faire ! L'originalité peut tenir à l'histoire elle-même ou à son traitement, à l'apport de détails inédits...etc. Une série B peut s'avérer originale dans la mesure où elle dépasse son pitch de départ et le magnifie d'une façon ou d'une autre. La qualité du scénario tient également pour beaucoup dans la qualité des personnages : leur profondeur, leur vécu littéraire, ils se doivent d'avoir une certaine profondeur afin de vous toucher au maximum et vous voir impliqué dans l'histoire.
Complexe ou pas complexe ? Pour moi la question ne se pose pas : une oeuvre complexe mais compréhensible telle que Inception et une autre beaucoup plus simple comme Sleepy Hollow se battent dans la même catégorie ; tant que le scénariste n'écrit pas "pour lui-même" ou ne prend pas les spectateurs pour ce qu'ils ne sont pas (hein ?) la qualité d'une oeuvre ne se mesure pas à sa complexité. Et puis il y a, enfin, le cas particulier de l'adaptation : soit vous avez vu l'oeuvre originale (livre, BD, comics, série TV ou film) et vous pouvez vous forger un avis expert, en tous les cas appuyé (adaptation fidèle et littérale, ou appropriation intelligente du matériau d'origine ?), soit vous ne connaissez pas le matériau d'origine et vous ne vous attardez qu'à la place de ce film à part entière dans l'histoire du 7ème art. N'oublions pas une spécificité française : dissociez les dialogues, ou en tout les cas évoquez-les dans votre critique lorsque ceux-ci sortent de l'ordinaire ou au contraire y restent dissimulés.

Le montage (justement, parlons-en !) : ce n'est ni plus ni moins la façon dont on va organiser le récit ; le récit du film mais également le récit de chacune des séquences. Sans entrer dans les détails techniques (syntagme en accolade, en parallèle...) disons que c'est une vision plus globale du film, du travail du réalisateur et du scénariste : la façon dont s'agencent les différentes scènes, les différentes séquences, avec quelle logique, comment est traitée la chronologie du film, quel est le point de vue du scénario. Un exercice : la vision de ce chef-d'oeuvre qu'est Memento ; imaginez le film monté de façon chronologique, les implications sur le suspens et l'évolution du personnage. N'oubliez pas qu'un même film, au scénario et à la réalisation proprement identique mais monté différemment, peut s'avérer un tout autre film, méconnaissable !

Les acteurs : sans aucun doute le plus suggestif de tous les aspects d'un film ! Vous êtes plus actor's studio, au risque de trouver la prestation artificielle et forcée, ou préférez-vous carrément l'amateurisme des acteurs de Kechiche, au risque de trouver leur jeu sans expérience et trop théatral ? A l'appréciation de chacun, en fonction de tant de paramètres... mais si vous n'avez pas adhérer aux personnages il n'y a pas 50 solutions : soit ce caractère a été mal écrit, soit il n'est pas joué de la façon dont vous vous y attendiez. Attention : rester l'esprit ouvert ; qui s'attendait à ce que C. Bale prenne une voix rauque lorsqu'il devient Batman et n'a pas été un rien rebuté par l'idée au tout début ? Pourtant ce choix tient tout simplement du génie ! On peut y ajouter le casting : même si un bon acteur est à même de pouvoir jouer tous les rôles, certains acteurs, trop jeunes ou coincés dans un registre, ne conviennent en rien à un rôle (qui a parlé de D. Radcliffe en H. Potter ? De T. Maguire en P. Parker ?). Erreur de casting ou d'interprétation ? A vous de voir.

Autre département de poids : la photographie (le directeur de la photo était anciennement appelé "chef opérateur" en France). Travail souvent laissé de côté voir complètement méconnu du grand public qui a pourtant su s'imposer grâce à des génies, pour beaucoup français (Khondji, Rousselot, Arbogast...), la photo n'en est pas moins essentielle dans le travail de construction d'une oeuvre : finalement elle est la première chose que l'on remarque, ce petit flash que l'on a, ou pas, dès la 1ère image, un peu comme, lorsque vous visitez une maison, ce petit coup d'oeil rassurant ou inquiet jeté au jardin et au travail extérieur laissé par l'architecte avant de pénétrer au plus profond des lieux. Qui n'a jamais trouvé qu'entre films français et films américain il y avait très souvent un gouffre visuel ? Souvent volontaire (les artistes français privilégient le côté "réaliste" depuis à peu près les années 60 et la Nouvelle vague, les américains un esthétisme plus léché mais moins "vrai"), parfois pas vraiment (Hollywood s'est contruite à L.A. car la lumière n'y est à nulle autre endroit aussi belle...), la photographie c'est l'aspect visuel du film, sa lumière, ses ombres, ses couleurs, l'atmosphère que le directeur de la photographie a su créer à partir d'un scénario afin de le sublimer, en tous les cas de le représenter au mieux et de nous y transporter de la meilleure des manières. Mais justement : cette photo n'est-elle pas de la poudre aux yeux, trop belle pour être honnète : on reprochait souvent aux films produits par J. Bruckheimer, ou réalisés par T. Scott, leur emploi systématique et inapproprié de lentilles optiques donnant une aspect aussi joli que disgracieux au film et masquant parfois l'indigence des scénarios. A vous de remarquer ces détails optiques et de les apprécier ou pas en les mettant en parallèle avec l'histoire qu'ils sont censés servir.

Ce qui vaut pour la photographie vaut également et sensiblement de la même façon pour les décors : attention de ne pas tomber dans le panneau qui consiste à croire que les décors ne sont présents que dans les films historiques ou futuristes ! Le cinéma est l'art de l'illusion (je pense notamment à ces films dont l'intrigue se joue majoritairement en intérieur, forcément reconstitué en studio) ! A vous de jauger ces peintures que personne usuellement ne remarque, d'en comprendre à la fois l'utilité et les qualités, la beauté ainsi que l'efficacité dans le film.

Et puisque l'on parle d'illusion, allons-y gaiement avec l'évocation des fameux effets spéciaux, aussi vieux que le cinéma lui-même ! Ce terme générique regroupe autant les effets de plateaux, les maquillages que les différentes variantes de l'animation ou toute la gamme des effets optiques numériques. Mais comment les juger ? S'agissant d'art, votre goût jouera forcément sur votre jugement, mais il faudra une fois de plus aller au-delà de cette considération purement esthétique : la première chose étant leur réalisme à un instant T (plus les effets sont "invisibles" plus ils se rapprochent de la perfection), leur réussite technique ou technologique, leur originalité voir leur personnalité (les effets de maquillage de Screaming Mad George restent inoubliables). Mais il faudra une certaine connaissance technique pour savoir si ces effets perdureront dans le temps avec les mêmes qualités supposées... Pourquoi les animation image par image de R. Harryhausen sont-elles toujours aussi impressionnantes ? Parce qu'elles sont parfaites, avec la technologie de leur époque, elles constituaient une avancée technique formidable et leur réalisation ne souffre d'aucun défaut... encore une fois dans la limite que ce que l'on pouvait réaliser à l'époque. Avatar sera-t-il vu par nos petits enfants comme une vulgaire série B qui a mal vieilli ou tel un pas de géant dans le domaine du numérique qui n'aura pas pris une ride dans 20 ou 30 ans ? A vous de jugez !
Revenons un instant sur leur qualité intrésèque : sont-ils là pour élever un pâle scénario ou le servir sans l'alourdir ? Ne sont-ils qu'un artifice sans âme ou un véritable outil qui sert l'artiste dans l'achèvement de son art ? Bref : il faut constamment se poser la question de leur utilité ? Celle d'une couleur de peinture dans la palette du peintre-metteur en scène ou un simple cadre brillant de mille feux qui parjure l'oeuvre qu'il encadre ? That's is the question.

Dernière touche, et non des moindres : la musique. Là encore, il y en a de deux sortes : la musique de composition qui peut soit s'avérer exceptionnelle dans la discrétion à souligner telle ou telle scène, soit extraordinaire à ne plus vouloir sortir de votre tête... deux écoles ! Et puis il y a ce que j'appelle la bande-son "juke-box", qui aligne des chansons pas spécialement composées pour le film ou la scène qu'elle est censée servir. En tous les cas, à l'image des décors et des effets spéciaux, elle ne doit pas être superflue, servir à masquer l'indigence des images et du thème, mais être employée à bon escient, intelligemment. Alors l'emploi d'une chanson composée dans un autre contexte est plus délicate à intégrer avec justesse dans la mesure où le spectateur la connaît, l'a déjà associé volontairement ou pas à des images (images personnelles ou d'un autre film : qui oserait réutiliser "Take my breath away" de Berlin ? Les producteurs de Top gun 2 ?), et risque de passer à côté de l'effet escompté.

On pourrait ajouter encore à tout cela le son (fermer les yeux et écouter les bruitages des films de D. Fincher et vous comprendrez !), le doublage lorsqu'il s'agit d'un film d'animation de même que les dessins (à mettre dans les SPFX peut-être...), les costumes (à ranger au rayon "décors") voir la production... la liberté de l'artiste a-t-elle été respectée ? Le montage est-il un director's cut (aux USA la réponse sera "non" dans 90 % des cas !) et non pas la vision d'un simple commercial ? Et pourquoi pas les cascadeurs, grands oubliés de ce métier auxquels les Oscar rendront peut-être hommage un jour...

Ca fait beaucoup de choses à penser, non ? Et encore une fois ce n'est qu'un schéma dont chaque élément mériterait d'être développé au sein de centaines et de centaines de pages (ce qui a déjà été fait !). Mais il faut garder en tête chacun de ces éléments, il font intégralement partie du film, de la recette de son succès ou de son échec, à votre modeste échelle : il ne viendrait à l'idée de personne de juger la mise en oeuvre de la recette de l'île flottante sans prendre en compte la qualité de la crème anglaise ! Comme je vous l'ai déjà dit, une seule solution, la meilleure, voir des centaines, des milliers de films pour apprendre à les comparer, car c'est dans la comparaison que s'épanouissent les meilleurs et surtout les plus justes critiques ; de même ceux qui étayent leur jugement de données précises et font de leur critique un texte positif et non pas un assassinat en règle... quoique parfois il est difficile de faire autrement !
Allez : bons films !