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EDITORIAL d' AVRIL 2012

La bonne idée du mois : je vais vous causer "box office" et débattre sur un thème qui nous est cher ; de l'inconsistance des chiffres. Vaut-il mieux, à l'image des chiffres américains (exprimés en dollars), jauger un film sur ses recettes ou, comme le préconise le système français, en nombre de spectateurs ? A priori les chiffres français serait à même de garantir une certaine stabilité dans le temps vu les étonnantes fluctuations de la monnaie à travers les âges (un dollar de 1950 n'ayant plus grand chose à voir avec son comparse de 2012...), sauf qu'il y a quantité d'autres paramètres, dans un sens comme dans l'autre, qui viennent polluer notre réflexion chiffrée et l'on aurait grand tort de s'en tenir aux simples et simplistes apparences. Etude comparative de deux méthodes de calcul.

Ce n'est un secret pour personne : le cinéma est une industrie ; et l'indépendance des indépendants n'est que poudre aux yeux... On mesure la bonne santé du cinéma non pas selon le nombre de films sortis sur les écrans (trop de films et trop de flops, pas assez de films et c'est également la crise) mais bel et bien à coup de milliards de dollars ou d'euros ; le nombre de millions de spectateurs ne valant pas grand chose, comme on le verra plus loin. En clair : s'il n'y a pas une majorité de films rentable, l'industrie du cinéma est morte. Logique. Et pour savoir si un film (un studio) est rentable, comme dans toutes bonnes entreprises, on met en parallèle d'un côté les investissements (budget) et de l'autre les recettes ; on ne reviendra pas sur le fait que le calcul est très approximatif dans la mesure où producteurs, distributeurs et exploitants se partagent le gâteau (disons 50 % pour le producteur, pour faire simple). Sans entrer dans les complexes ramifications de la rentabilités d'une oeuvre cinématographique, disons qu'exprimer les résultats d'un film en $ ou € permet tout de même de se faire une idée de la réussite de l'entreprise, sa réussite réelle et n'ont pas les millions de spectateurs qui cacherait la forêt budgétaire qui rendrait l'oeuvre déficitaire.
De ce côté on ne peut faire mieux. Par contre c'est dans le temps que le système possède des limites très claires. Il est éminemment ridicule de chercher à comparer les recettes de deux films sortis à 30 ou 40 ans d'intervalle : le prix d'un ticket de cinéma ayant augmenté de près de 300 % (entre 1980 et 2010 aux USA) voir de 700 % entre 1950 et 1980 en Amérique ! Par ailleurs la toute récente arrivée de la 3D à tendance à faire augmenter encore plus artificiellement le phénomène. Ainsi la fluctuation monétaire est telle que comparer des chiffres datant de 1980 et de 2010 ne signifie pas grand chose : il faudrait se baser sur un dollar constant et non courant (sans rentrer dans de vastes considérations économistes la monnaie constante permet de corriger les effets de l'inflation). Ce système de comptage est donc tout à fait valable à un instant T, mais absolument pas pertinent dans le temps si ces chiffres ne se posent pas sur une même base de calcul. Par exemple : Titanic, s'il était sorti en 1939, aurait rapporté moins de 30 millions de dollars de l'époque ; comparé aux près de 190 M$ de Autant en emporte le vent... qui aurait rapporté 1,5 MD$ en 2012, plus de deux fois les chiffres du Titanic !!!
Autre chose : la population américaine a grossi de près de 100 millions d'âme entre 1980 et 2010, le vivier de spectateurs n'est plus du tout le même : il suffit qu'un peu plus de 12,6 millions de personnes voient un film en 2012 pour atteindre les 100 M$ (soit 4 % de la population) ; il fallait qu'ils soit 37,7 millions en 1980, soit plus de 16 % de la population de l'époque. Mais là où tout cela devient vraiment tordu c'est qu'il y a encore bien d'autre paramètres dits "suggestifs" : le nombre de salles de cinéma par rapport à la population globale (mais est-ce un facteur qui joue énormément ?), l'arrivée en masse de la télévision, de la K7 vidéo et du Blu-ray ainsi que d'internet a permis à quantité de spectateurs potentiels de se passer d'aller au cinéma...etc. Vous l'aurez compris, et sans prendre en considération ces fameux et fumeux "paramètres suggestifs", il faudrait trouver un comptage fin pour rendre compte de la réussite d'un film dans le temps... autre que le comptage en nombre de spectateurs ? Un système de comptage qui prendrait en compte les recettes des films en dollars constants (concernant l'euros ça se complique avec le francs et les anciens francs !) et qui les met en parallèle avec le nombre d'habitants ? Ce qui donnerait un truc du genre : Avatar a rapporté, en dollars constants, 337 M$ en 2009 pour une population globale de 310 millions alors qu'E.T., 27 ans plus tôt, en a rapporté 798 pour une population de 230 millions ; guère pertinent si ce n'est pour démontrer que l'extraterrestre a un "indice de succès financier" (recettes constantes / population) de 3,47 contre 1,09 pour les Na'vis... soit un "succès" 3 fois supérieur... Bon : cessez de vous creuser les méninges : ces chiffres n'ont pas grand intéret.
Bref : la méthode américaine n'est intéressante que, et seulement pour se faire une idée de la rentabilité d'un film au moment de sa sortie, ainsi que les quelques années qui suivent en ce qui concerne les comparaisons ; c'est un indicateur dont on ne peut se passer et qui devrait sans doute figurer dans nos petits tableaux du box office français...

Côté frenchie, est-ce mieux ? Vous l'aurez compris : le manque de chiffres ne permet que difficilement de se donner une idée de la véritable rentabilité d'une oeuvre. Les jolis 1,7 millions d'entrées d'Un monstre à Paris ne sont que goutte d'eau dans le vase d'un budget de près de 30 M€, budget qui aurait facilement nécessité 3 bons millions de spectateurs ; a contrario les 75 986 entrées du méconnu Mariage chez les Bodin's ont du mal à refléter que ce métrage est le 5ème film français le plus rentable de l'histoire ! Et puis peut-on réellement comparer les 10 millions d'entrées d'une oeuvre sortie en 1950 avec les mêmes 10 millions d'un film récent ? Réponse claire et je l'espère évidente : non. Prenons un exemple parlant : Avatar et Les 101 dalmatiens ont tout deux réuni 14,7 millions de français à 38 ans d'écart. Mais voilà : nombres de paramètres viennent perturber ce joli monde : il y avait près de 20 millions de français supplémentaires et succeptibles de voir Avatar en 2009, les dalmatiens ont connu de multiples ressorties (pas moins de 5 !), le prix d'un billet n'était en rien le même en 2009 qu'il y a 48 ans, les films n'étaient pas aussi largement distribués à cette époque (là aussi les comparaisons entre des films tirés à 900 copies et d'autres à 100 copies reste extrêmement délicates, même de nos jours...), Avatar pouvait être vu quelques semaines plus tard sur les différents supports modernes mis à disposition des spectateurs du 21ème siècle et, enfin, que faire de ce nombre absolument inconnu de spectateurs ayant vu le film 5 fois (un peu comme sur les sites internet où il existe un nombre de spectateurs unique qui visite le site tous les mois et un nombre global). Une fois de plus, sans prendre en compte tous ces critères suggestifs il serait plus logique, plus juste, de considérer le succès d'un film en rapport avec la population globale du pays au moment de sa sortie (nombre d'habitants / nombre d'entrées). Nouveaux exemples concrets : dans ce cas il faudrait faire un classement en pourcentage bien plus qu'en spectateurs ; ainsi Titanic aurait été vu par 35,4 % de la population de 1997, La grande vadrouille par 35,2, les Ch'tis par 32,3 (et oui...) et Intouchables, en fin de carrière, par 29,5 %. Aux USA Titanic aurait eu un "taux de visibilté" de 48,1 %, Avatar de 31,1, E.T. de 53,8, Star wars de 64,9 et Autant en emporte le vent de... 152,8 % (sic !) !!!

Bref : tout ces chiffres ne sont et ne restent que des indicateurs, pas forcément très fiables donc, mais chacun d'entre eux possède son avantage et ses inconvénients et il serait de toutes façons plus intéressant de voir apparaitre les deux indicateurs, que ce soit aux USA ou en France. Il serait donc temps que les distributeurs français nous donnent à la fois le nombre de tickets vendus et la masse monétaire qui en résulte ; sachant que leur confrères américains, s'ils restent traditionnels dans leur tableau de première page, nous offrent à la fois les recettes, le nombre de spectateurs correspondant ainsi que le prix du ticket indexé sur l'inflation. Et bien autant vous dire que si un jour cine-directors prend en compte tous ces paramètres... je ne suis pas couché !